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Ils s'étaient partagés
la "bête"
J'exprime
mes considérations sur le rôle des ressources naturelles dans la
reconstruction de la République Démocratique du Congo. En effet,
j'évoque pour la première fois le combat que j'ai mené à partir de
1967 pour que le Congo profite de la plénitude de ses ressources
minérales et énergétiques. Il s'agit du procès d'un système et des
mesures à prendre maintenant, pour éviter un véritable désastre
géologique, minier et social. De l'Indépendance de 1960 à 1966, les
principales entreprises minières avaient poursuivi leurs activités et
s'approprièrent l'essentiel des profits de production, en profitant du
désordre institutionnel de la jeune république. A l'issue de cette
période troublée, le nouveau Chef de l'Etat prit conscience de la
précarité de son autonomie économique et financière et il intima aux
sociétés à capitaux, dont les entreprises minières, de localiser leurs
sièges sociaux et leurs actifs financiers au Congo, au plus tard pour
la fin de l'année 1966. L'Union Minière du Haut Katanga était
l'échantillon le plus représentatif du secteur (Umhk). L'Umhk refusa
d'appliquer la loi. Elle fut nationalisée. Mais contrairement à
l'indépendance politique de 1960, cette nationalisation avait été
soigneusement programmée à Bruxelles. J'en sais quelque chose, puisque
j'y avais été étroitement impliqué comme employé. L'Umhk prit des
mesures de désengagement financier, en sorte que si la nouvelle
Gécamines (Gécomin jusqu'en 1971) se trouva en charge de toutes les
activités de l'Union Minière, elle n'hérita point de trésorerie, ni de
stocks de produits finis et semi-finis hors frontières. Ces stocks
flottants avaient été saisis, tandis que les stocks des
approvisionnements étaient au plus bas niveau. Confronté à cet état de
crise, l'actionnaire-Etat de la Gécomin signa des accords de
coopérations technique, métallurgique et commerciale avec la Société
Générale des Minerais (Sgm) et la Métallurgie Hoboken Overpel (Mho),
toutes des filiales de l'Union Minière. La maison mère n'apparaîtra
plus directement, mais elle agira par ses sociétés écrans. Ces accords
et d'autres conventions connexes, notamment avec la Belgolaise,
avaient un caractère léonin. Elles ont été reconduites en 1968 et en
1974.
Je les
avais dénoncées en septembre 1983. Mais même en 2005, la concession de
l'ex-Union Minière reste internationalement convoitée à cause des
réserves estimées à 30 millions de tonnes de cuivre et 3 millions de
tonnes de cobalt. Plus les métaux rares et associés comme l'argent, le
cadmium, le sélénium, le germanium, le rhénium, le gallium.
De 1967 à
1985, les rétrocessions de la Gécamines assuraient 70 à 85 % des
ressources en devises fortes de la République. Au plan de la fiscalité
directe et indirecte, Gécomin/Gécamines participait à hauteur de 20 à
30 % du financement du trésor public. Les productions réalisées
pendant ces 18 années avaient des sommets historiques, exception faite
de la période 1975 - 1978 qui avait été marquée par les crises
consécutives à la zaïrianisation et aux deux guerres du Shaba
(Katanga).
La
production chuta, et la société se trouva en difficulté, et, avec
elle, l'économie nationale. En 1978, la Banque Mondiale et le Fmi,
suivis par plusieurs Etats, avaient alors subordonné la poursuite des
plans de financement de l'économie nationale à la reprise en main de
la Gécamines par des techniciens reconnus par eux. J'ai été appelé à
diriger ce staff. Je revins au Katanga en février 1979, après quatre
ans d'absence. Pendant cette période, j'avais dirigé au Rwanda les
mines de la " Somirwa ", ce qui m'a permis d'acquérir l'expertise de
l'exploitation minière artisanale certes, mais contrôlée.
A mon
retour au Shaba (Katanga), les réserves géologiques étaient intactes,
mais les stocks d'approvisionnement en pièces de rechange et en
consommables étaient bas. Les investissements de maintien de
production n'avaient pas été effectués. L'endettement à court terme de
la société était excessif, à cause du coût prohibitif du
préfinancement des exportations par la Belgolaise. Le personnel était
démotivé. Tous ces problèmes furent résolus, pour l'essentiel, en deux
années. Nous avions reconstitué la trésorerie par une politique
agressive sur le marché du cobalt, soutenue par un pont aérien des
exportations de cobalt, ce qui permit de reconstituer les stocks
mondiaux des principaux utilisateurs. Dans l'autre sens, les avions
nous transportaient des pièces de rechange. Notre action avait été
soutenue par le gouvernement des Etats-Unis qui procéda à un achat
spot de cobalt pour reconstituer son stock stratégique. Cette
opération avait été négocié directement avec le sénateur et président
de Gsa, Mr Santini, en 1980, suite à l'initiative de l'ambassadeur
Robert Oakley et du Consul général Dan Sompson. Nous avions également
procédé à la restructuration du bilan financier en fonction des fortes
fluctuations monétaires.
Mais les
conditions de commercialisation échappaient toujours à la Gécamines
et, partant, à l'actionnaire-Etat. Je m'étais donc employé à corriger
cette situation par une révision complète des accords de
commercialisation et de raffinage passés avec la Sozacom, la Sgm et
Mho. Nous devions également retrouver une indépendance financière et
commerciale en corrigeant les conditions de préfinancement pratiquées
par la Belgolaise. Nous avions eu des contacts avec les gouverneurs de
la Société Générale de Belgique dont Messieurs Corbiaux et Lamy. Mais
il y avait un autre problème majeur : celui des prélèvements directs
du Pouvoir au travers de la Sozacom. J'avais négocié ce délicat
problème avec le Président Mobutu et on trouva une solution
acceptable, calquée sur le mécanisme des fonds spéciaux de la
République Française. Les prélèvements du Pouvoir furent réduits. En
règle générale, j'avais été soutenu par les différends premiers
ministres de la République, à l'exception de Monsieur Kengo wa Dondo.
Quant au Président Mobutu, il avait endossé notre politique dans sa
lettre au Président de la Banque Mondiale en date du 24 novembre 1981.
De leur côté, la Banque
Mondiale, la Cee et la Bei, la Ccce (France) m'avaient apporté leurs
soutien et collaboration pendant ces cinq années. Les mesures
d'assainissement auraient toutes échoué sans leurs assentiment et
directives. Mais cette équipe de la Banque Mondiale avec laquelle
j'avais travaillé de 1979 à 1984 fut démantelée en même temps que
j'étais limogé. En effet, j'avais atteint mes trois objectifs majeurs
avec les accords de Lubumbashi du 29 Septembre 1983. Mais je n'avais
pas pu bénéficier de l'opportunité de consolider ces très importants
accords. Ces réformes et corrections fondamentales n'étaient
appréciées ni par la Société Générale de Belgique, ni par certains
proches collaborateurs de Mobutu, dont les privilèges et revenus
cachés avaient été dénoncés. C'est ainsi qu'entre 1982 et 1984,
j'avais été approché par le porte-parole et ambassadeur du Gouverneur
Lamy de la Société Générale, le ministre belge Simonet. Il m'informa
le 31 janvier 1984 que mon mandat de Pdg de la Gécamines prendrait fin
endéans les trois mois, si je ne renonçais pas à mes mesures
d'assainissement. J'ai refusé. Et j'ai été déchargé de mes fonctions
par le Premier Commissaire d'Etat Kengo le 02 Février 1984. Il avait
même outrepassé ses prérogatives en omettant d'en informer le
Président. Je suppose que durant ces cinq années, et plus
particulièrement en 1983 et 1984, un puissant groupe de pression avait
opéré. J'avais payé la facture, certes, mais c'est le Congo, alors
Zaïre et sa population qui en ont été les véritables victimes. En
effet, j'estime que le préjudice subi par la Gécamines, de 1967 à
1984, s'est chiffré entre 3 et 4 milliards de dollars américains au
profit des sociétés du groupe de la Société Générale de Belgique et
entre 4 et 5 milliards de dollars américains prélevés par le Pouvoir,
par toutes sortes de ponctions et de commissions occultes. En un mot,
le groupe Sgb et le Pouvoir s'étaient partagés la " bête "!!!, un
terme utilisé par un administrateur belge.
J'ai estimé
nécessaire d'évoquer ces faits. En effet, la politique actuelle du
Congo semble ne pas avoir retenu les séquelles de ce passé récent.
Il faut mettre sous
tutelle les sociétés minières!
Les choses
s'étaient précipitées après mon limogeage. Entre Février et Novembre
1984, soit en moins de 7 mois, la Gécamines a été prise en main par
les non-ferreux belges qui tentèrent même une révision unilatérale des
accords de 1983. J'en avais informé le Président Mobutu. Mais il
réagit en remerciant illico son " président belge " qui m'avait
succédé. Il avait appelé Piet Demerre en " consultation commerciale ",
mais ce fut pour le remplacer par l'Ingénieur Mulenda Mbo. Malgré
tout, la Gécamines avait maintenu sa production pendant quelques
années encore, grâce à d'importants prélèvements sur les stocks
miniers. Mais un climat délétère s'était installé. Tribalisme et
corruption avaient été érigés en système. En 1988, les fuites sur
recettes avaient atteint 500 millions de dollars. La Gécamines
agonisait. J'avais une nouvelle fois informé le Président de cette
situation. Il cessa de réagir. Des années passèrent et la production
de cuivre était tombée de 470.000 à 20.000 tonnes. Une pénurie
mondiale de cobalt s'était installée. Les prédateurs s'installèrent
sur la concession Gécamines et ils se mirent à proliférer.
La première opération
illégale, quoique structurée, avait eu lieu dans le secteur de Kipushi,
à Kasombo. Elle fut menée par l'association Forrest/Union Minière. Ce
genre d'activités se sont développées. La concession a été livrée au
pillage. Elle l'est encore aujourd'hui. Les politiques sont muets,
certains semblent même le cautionner. La Belgique, ancienne puissance
coloniale, est restée muette. Une parodie de commission sénatoriale
belge a même cautionné le pillage.
Après le départ de
Mobutu, le nouveau régime politique avait semblé vouloir restaurer
l'économie nationale. Il avait accepté le principe de la privatisation
de la Gécamines en ratifiant un accord avec la Banque Mondiale. C'est
ainsi que l'Exécutif avait lancé début 2003 un appel d'offres
international pour une gestion intérimaire de la Société qui devrait
être confiée pour 18 mois à une firme et à des experts internationaux,
par le biais d'une Gécamines Holding. Cette gestion devait débuter en
juillet 2003 pour se terminer fin 2004 avec une production de 100.000
tonnes et un chiffre d'affaires de 250 millions de dollars. Mais cette
démarche rationnelle dérange certains. Les termes de référence ne sont
pas respectés et l'on assiste à un " remake " des expériences de 1974
et 1984. C'est ainsi qu'en juillet 2005, l'Exécutif congolais a, en
contradiction avec le plan de redressement de la Société, et du Pays
même, procédé au démantèlement accéléré de la concession Gécamines. Il
a octroyé des polygones miniers au mépris des critères de compétences
techniques, de surfaces financières, et au profit d'opérateurs non
qualifiés et d'aventuriers aux méthodes douteuses.
Cette fois
l'avenir de la République est réellement en péril. C'est pourquoi je
prends la parole afin de dénoncer ces stratagèmes aux conséquences
sociales dramatiques et, même, géologiquement inacceptables. On ne
peut délibérément détruire d'importantes réserves mondiales de
matières premières. Ne s'agirait-il pas d'un crime contre l'humanité?
Mais que faire? Bien entendu, seul le Pouvoir congolais peut en
décider.
Que doit
faire ce Pouvoir? Il doit assumer sa responsabilité politique à court
terme, et décider une politique minière cohérente et saine. Seules les
ressources minérales du pays peuvent restaurer sa crédibilité
internationale. Comment le faire? Le profil du candidat à élire aux
prochaines élections nationales n'est pas seulement d'être plébiscité
par un électorat non manipulé. Il doit pouvoir mettre en place une
industrie minière transparente. Et plus concrètement?
Il faut
suspendre tous les contrats en cours ou en voie de finalisation. On
doit procéder à l'analyse technique des programmes miniers développés
ou proposés. Les comptes financiers des opérateurs actuels doivent
être audités. Les opérations commerciales effectuées depuis le début
de leurs opérations doivent être vérifiées en quantité, en recettes et
au plan fiscal. Et pour éviter un ralentissement des faibles
ressources actuelles et " officielles " de l'Etat, des mesures
transitoires d'exploitation doivent être proposées aux exploitants.
Mais la confirmation des permis d'exploitation ne serait prononcée
qu'à l'issue des contrôles.
Quelles dispositions
légales et autres à prendre? - on doit réviser la législation minière.
Sa dernière mouture consolide les affectations de polygones attribués
à " l'amiable " - on doit légiférer sur une nouvelle loi minière, -
vue la précarité de la République, il faut décréter un état d'urgence
qui autoriserait la mise sous tutelle temporaire de tous les
opérateurs miniers en activité. - je le répète : il faut auditer
financièrement, techniquement et commercialement les contrats en force
ou signés, - on doit contrôler effectivement toutes les opérations
d'exportations, droits de sortie, etc.) - contrôler les certificats
d'exportation (produits, quantités, teneurs.) - analyser les bilans
des sociétés minières opérationnelles, - étudier la procédure pénale à
appliquer aux prédateurs des gisements miniers. Car il y a matière à
des délits de crime économique, vol et recel d'actifs minéraux d'un
Etat! Cette dynamique permettrait également de maintenir une certaine
activité artisanale, mais organisée et placée sous contrôle. Cette
liste n'est pas exhaustive mais elle représente l'urgence.
Je
préconise ces mesures sur base d'expériences d'un passé récent. J'ai
vécu toutes ces choses. Ces mesures d'assainissement valent pour
toutes les exploitations minières du pays, car toutes sont ou ont été
soumises à l'arnaque commerciale ou financière. Mais qu'on se rassure
tout de même un peu : malgré les pillages, la République dispose
encore de réserves minières confortables. Elles constituent la
garantie des investisseurs nationaux et étrangers. Les mesures
préconisées permettront d'envisager un avenir serein pour le Congo et
l'Afrique subsaharienne. Je rappelle, même s'il faut me répéter, que
tous les accords de coopération signés entre l'Afrique et l'Occident
reflètent la reconduction des termes de profit de l'époque coloniale.
Ils sont trop souvent sanctionnés par les nouveaux leaders africains.
Le laxisme de ces derniers est une cause du marasme du continent noir.
De l'autre côté, c'est une coopération d'intérêts à sens unique : les
sociétés dites coloniales comme les puissances colonisatrices ont
avant tout veillé à préserver leurs rentes des situations. Elles y ont
souvent réussi. Responsables de cette situation, l'Europe et l'Afrique
subsaharienne restent des partenaires obligés qui doivent fixer les
termes nouveaux d'une collaboration industrielle et financière
équitable et transparente. A ce propos, la mise en exploitation de la
concession Gécamines exigera plusieurs milliards de dollars. Elle ne
peut être entreprise que par un consortium international. Et compte
tenu de la détérioration généralisée de l'économie congolaise et de
l'insécurité du territoire, l'institution d'une société à charte me
parait indispensable.
En
attendant, et à cause des délais nécessaires pour créer un tel
consortium, un contrat de gestion intérimaire doit être structuré
comme l'a préconisé la Banque Mondiale. C'est l'intérêt immédiat de la
République. Et je termine comme Henri Spaak, lorsqu'il s'était adressé
dans le passé à l'Onu : " il n'est pas trop tard, mais il est temps ".
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